Vaultman

Habitué à travailler sur des formats monumentaux, Vaultman travaille pieds nus, ce qui lui permet de se mouvoir librement autour de la toile posée à terre, sans châssis, sans attaches, et de marcher dessus dans une sorte de désacralisation de l’objet maître.

Vaultman est un artiste français qui a installé son atelier à Montreuil après plusieurs années passées en Espagne. De formation scientifique, il est également vétérinaire et ostéopathe pour chevaux de course, Vaultman a grandi dans une famille d’artistes et commence à exposer son travail en 2017 en Espagne où il vit à cette époque. Revenu en France depuis, il continue de travailler dans son atelier de Montreuil tout en voyageant pour soigner des chevaux de course.

L’artiste procède avec la toile dans un corps à corps donnant l’impression d’une chorégraphie. Et cette impression n’est pas feinte car Vaultman, de par sa formation d’ostéopathe, est familier du mouvement, de l’équilibre, de l’énergie et de la façon dont elle doit circuler pour une harmonie parfaite. 

Vaultman dans son atelier de Montreuil
Vaultman dans son atelier de Montreuil ©Manu Milhau

Posés à ses pieds, les encres et les peintures que l’artiste choisit d’utiliser par application rythmée et réfléchie. Ses instruments d’artiste ne sont pas ceux que l’on a l’habitude de trouver dans l’atelier de peintre classique. Vaultman crée parfois lui-même ses instruments ou les customise : racloirs, peignes de feutres, lames de rasoirs, pinceaux… D’ailleurs, une installation vidéo posée à 90° au-dessus de la toile opère une captation en time laps permettant de se rendre compte, en accéléré certes, de la façon dont il procède. 

©Manu Milhau

Un point nodal du travail de Vaultman est l’idée de LIEN. Lien qui lie les hommes entre eux mais aussi le lien entre l’Homme, le Temps et l’Espace. Le temps est difficilement conceptualisable, chacun ayant son propre rapport au temps ou à ce concept. Éminemment abstrait, la représentation concrète du temps est impossible mais l’on peut user de métaphores. L’une de ses œuvres monumentales intitulée TIME (450 x 700 cm)  se compose de 8 grandes feuilles de taille identique. Chacune de ses feuilles est peinte indépendamment des autres bien que toutes soient pourtant conçues en fonction des autres.  L’ensemble peut ensuite être présenté dans n’importe quel sens, chaque feuille peut être déplacée par rotation horaire ou anti-horaire, telles les aiguilles d’une horloge. Chaque configuration de TIME est unique et propose différentes compositions possibles.

Do you see the Future 3, 2020, acrylique et encre de Chine sur toile, 220 x 145 cm.
The Door, 2020, acrylique sur toile, 200 x 200 cm.

Dans sa prochaine exposition, la première en France, Vaultman présentera une vingtaines de toiles libres monumentales dans un lieu d’exception, le garage Mannes à Ivry, véritable garage qui se transforme parfois en plateau de cinéma. Il investira 800 m2 de l’espace Mannes et le toit-terrasse où il se produira lors d’une performance avec des danseurs de break dance qu’il a l’habitude de convoquer pour certaines de ses toiles. Artiste et danseurs travaillant en osmose, les corps se mouvant dans l’équilibre précaire de la surface de la toile posée à terre et la même énergie créative. Les mouvements des danseurs, contrairement aux femmes-pinceaux orchestrées par Yves Klein lors de ses performances anthropomorphiques, répondent tacitement à la geste picturale de l’artiste. À découvrir absolument ! 

Vaultman

à voir : Motion Poursuit #004: The Link

Du 5 au 27 juin 2021, Garage Mannes, 36, rue François-Mitterand, 94200, Ivry-sur-Seine 

Texte : © Clotilde Scordia 

Crédits photo : ©Manu Milhau et Clotilde Scordia

 

Vidisha – Fadesha

   





Iel sont à New York en résidence avec le collectif Afterpartycollective et Saunak Mahbubani (co-fondateur) au ISCP et pas de retour programmé en Inde avant des mois.
Videsha Saini devenue les Vidisha-Fadescha-  sont né-e-s en Inde, et travaillent  à Delhi,  mais aussi en bougeant,  en se mobilisant et surtout en collaborant :  artiste, curateur, activiste anti-castes cela va de soi dans un pays qui part déjà depuis un moment à la dérive avec son nationalisme populiste.
Les Vidisha-Fadescha se définissent comme trans, queer, non-binaires, et leur art dès ses débuts a pris le chemin de l’activisme.
C’est le choc d’Occupy Wall Street en 2011,  alors que Vidisha  était en train de finir ses études aux États-Unis,  qui va changer sa vie, elle doit rentrer en Inde et essayer de bouger cette société indienne.
Pour comprendre le travail des Vidisha-Fadescha, il faut d’abord se débarrasser de l’image ”Incredible India” qui convient à tant de gens, et lire les classiques du système anti-castes, l’emblème de cette lutte, B. R. Ambedkar ( 1891-1956) : dalit, intouchable, Ambedkar s’éduque dans les plus grandes universités de la planète et devient entre autre,  l’un des artisans de la constitution indienne, lançant des actions publiques contre le système oppresseur des castes telle que boire de l’eau à une fontaine publique.
La pratique des Vidisha-Fadescha challenge le corps social indien et bouscule l’institution, dérange la lente gentrification des milieux de l’art.
Alors l’institution artistique en Inde, c’est…. pas grand chose, des galeries pas très engagées, beaucoup supermen désabusés et abusifs.
Les Vidisha-Fadescha ont donc pris leur distance avec cette scène artistique sans importance, ou la norme sexuelle, sociale, religieuse est souvent bien alignée au pouvoir.
Les Vidisha-Fadescha se sont métamorphosé-e-s en DJ activiste, la “night life” est devenue leur véritable champ d’actions, c’est là qu’iel touchent les jeunes, qu’iel les aident à briser les dernières chaînes d’une société hindoue, patriarcale et dominatrice.
Toucher plus de jeunes avec l’aide de la performance, être out complètement et encourager les jeunes à assumer leurs différences sexuelles, religieuses etc… dans un pays de plus en plus en proie au fascisme spirituel.
Dans la performance “some dance to remember, some dance to forget “, Fadesha et Saunak Mahbubani sont allongé-e-s sur un lit dans une scène intime d’un couple : se parlant, mangeant, s’embrassant en arrière fond défile le texte de la loi de protection “THE TRANSGENDER PERSONS (PROTECTION OF RIGHTS) ACT, 2019” qui donne enfin une reconnaissance des droits aux  personnes transgenres.
Dans la vidéo performance queer collaborative   “ BURN ALL THE BOOKS THAT CALL YOU THE UNKNOWN” (brule tous les livres ou  on te traite comme un-e inconnu-e-s)  4 personnes se mettent en scène sur le dance floor laissant libre cours à leur corps seuls désormais capables de communiquer collectivement des violences, harcèlement subis individuellement; un des performers prend plaisir avec le cordon en coton que chaque Brahmane ( homme bien sûr)  se doit de porter 24/24 sur son torse.  Ces vidéos sont projetées au cours de soirées, et permettent que d’autres idées collectives surgissent.
On espère VITE voir les Fadesha et ses compères en France en résidence et en concert à la Gaîté Lyrique par exemple !
souncloud.com/fadescha
https://apexart.org/fadescha-mahbubani.php

http://vidisha-fadescha.com
crédits photos
Studio : Shaunak Mahbubani
Street photography: Caitlin Adams

Kubra Khademi

 

Kubra Khademi dans son atelier de Romainville, Fondation Fiminco, avril 2021

Installée en France depuis 2015, Kubra Khademi, née en 1989 dans une famille afghane originaire de Ghor et réfugiée alors en Iran, est une artiste pluridisciplinaire qui a fait du féminisme son cheval de bataille. Formée à l’université de Kaboul puis à la Beaconhouse National University de Lahore, elle se fait remarquer en 2015 avec sa performance Armor pour dénoncer le harcèlement de rue incessant et violent dont sont particulièrement victimes les femmes afghanes. Vêtue d’un maillot-armure de fer soulignant la poitrine, Kubra Khademi arpente les rues du centre de Kaboul sous les insultes, les moqueries et les menaces des hommes. Durée de la performance : quelques minutes à peine. Les menaces de mort la poussent à quitter l’Afghanistan pour la France où elle atterrit le 24 mars 2015 à 8h00. L’artiste parle alors de sa seconde date de naissance. Réfugiée politique, elle commence par apprendre le français à la Sorbonne avant d’occuper une résidence à la Cité Internationale des Arts de Paris pendant deux ans de 2017 à 2019. Cette même année, elle fait partie des nommés de la Bourse Révélations Emerige. Depuis mai 2020, la Fondation Fiminco (Romainville) met à sa disposition un grand atelier baigné de lumière qu’elle partage avec l’artiste canadien Benny Nemerofsky.

Lorsque nous la rencontrons, Kubra Khademi explique que cet atelier lui permet de prendre le temps de mieux réfléchir à son travail, à sa pratique. Même si l’artiste est en état d’alerte permanent pour sa création (elle se balade en permanence avec un carnet pour prendre des notes ou tracer des croquis ne considérant pas que l’espace défini de l’atelier doit être l’unique lieu de création), cet atelier lui permet de se poser et se concentrer. Elle considère tout son travail, sa démarche, ses croquis, études, performances, dessins, photographie, installation… tout est œuvre.

 

Dans les ateliers qu’elle a occupés successivement, sa pratique a pu évoluer, ses dessins ont changé de dimension, s’autorisant à créer sur des supports plus monumentaux. Précédant tout son travail, elle dessine un projet, avant de le confronter dans l’espace. Revendiquant son acte créateur en permanence, Kubra multiplie les statuts emblématiques de liberté et de castration : femme, musulmane, afghane, réfugiée, exilée…

La récente exposition (From the Two Page Book) que lui a consacré la galerie Éric Mouchet à Paris présentait de grands formats sur papier montrant un défilé de femmes libérées de toute contrainte patriarcale : femmes nues célébrant la puissance de leur désir et de leur jouissance reléguant l’homme à un rôle subalterne voire inutile, comme cette femme agenouillée offrant sa vulve saillante au spectateur, un hommage à Baubo, personnification antique de la « vulve mythique » selon Georges Devereux. D’autres œuvres représentent en gros plan, la pliure d’un coude ou d’une aisselle stylisant le pubis.  Le texte écrit par son compatriote Atiq Rahimi rappelle quel fût l’élément fondateur dans l’imaginaire de l’artiste : la découverte, enfant, de la nudité des femmes qui se retrouvent au hammam, lieu d’abandon et de récits débridés et fantasmés où les femmes peuvent parler librement, sans risque d’être jugées. Passé ce choc visuel, la jeune fille commence à dessiner des nus, en cachette de ses parents mais reste hantée par la crudité du langage des femmes entre elles. Dès lors, son œuvre porte la marque puissante de cette liberté cachée.

Une autre œuvre (Première ligne) interpelle le visiteur par sa puissance narrative, un monumental quadriptyque de plus de 2 mètres de long représentant une frise de femmes, tout à tour, centauresse ou enceinte, statiques, déféquant ou armant leur arc. Malgré la crudité des sujets et les attitudes licencieuses de ses modèles, Kubra Khademi apporte un soin particulier à leur réalisation : un dessin précis à la gouache rehaussée de feuille d’or à laquelle elle associe parfois une broderie. Un classicisme auquel elle ajoute l’héritage de l’art millénaire de la calligraphie persane, qu’elle détourne pour écrire les vers d’un conte du mystique soufi Rûmi (XIIIè siècle) racontant l’accouplement d’une femme avec un âne.

Dans l’univers de Kubra Khademi, les femmes sont autonomes. En recréant un univers matriarcal, l’artiste redonne aux femmes leur identité originelle et réhabilite leur propre désir. Ainsi elles accouchent seules, mais en expulsant de leur utérus des animaux, elle donne libre cours à un imaginaire surnaturel. Dans ses représentations fantasmées, ses femmes s’approprient également des armes à la stylisation phallique (arc tendu, canon, sabre …) et leur gynécée se transforme en lupanar.

Kubra travaille actuellement à sa nouvelle série, Giving Birth (une suite de sérigraphies sur tissu blanc et brodé à l’or) qui sera exposée à Guyancourt en janvier 2022 sous le commissariat d’Élise Girardot. Des femmes accouchent d’animaux rappelant le rôle démiurgique de la femme dans les traités de sorcellerie. Des Caprices de Goya à l’univers luciférien de Félicien Rops, de Baudelaire aux surréalistes, Kubra s’inscrit dans la démarche mémorielle d’un exorcisme universel.

Kubra Khademi présentant sa série « Giving Birth » en cours de réalisation.

Une autre série en cours (15 oeuvres de grand format) sera dévoilée en octobre 2021 dans le cadre de l’exposition « 1% marché de l’art » en soutien aux artistes dont la commissaire est Camille Morineau au Musée d’art moderne de la ville de Paris. À la fin de l’exposition, Kubra Khademi détruira toutes ces œuvres dans une performance qu’elle explique : se sentant blessée d’être poursuivie pour ce qu’elle fait et représente, elle veut revendiquer ainsi son droit unique et absolu de garder le contrôle de ses œuvres.

Aujourd’hui, Kubra Khademi attend de pouvoir rejoindre New York pour une résidence de six mois à la Fondation Salomon (elle est lauréate 2020 du Salomon Foundation Residency Award), tout en ajoutant qu’elle reviendra vivre et travailler à Paris, une ville selon elle, très compétitive pour les artistes.

Le 25 juin 2021, son travail de restitution de résidence à la Fondation Fiminco présentera son projet conçu en collaboration avec son compagnon américain, une réflexion sur leur identité respective et la portée politique de leur couple.

 

Texte : Clotilde Scordia

Photographies : ©Clotilde Scordia

Larissa Fassler

Larissa Fassler est une artiste canadienne installée à Berlin depuis près de quinze ans. Son atelier se situe dans le quartier Schöneberg, dans un immeuble abritant quelques 35 artistes, graphistes, historiens, architectes, sociologues, free lance et consultants.
Le travail de Larissa est constitué de dessins sur des grandes toiles, qui au premier abord ressemblent à des études de terrain, à des préparations d’architectes en vue d’apprivoiser les espaces et les êtres. Le travail de Fassler, comme le lieu qui l’abrite, se veut aux croisées de pratiques convergentes et divergentes.
En y regardant de plus près nous nous apercevons que les dessins s’emploient plus à décrire un monde, un lieu, des lieux en y montrant toutes les difficultés physiques et mentales que les architectures modernes engendrent sur les humains mais que les humains essaient de reconquérir dans une poésie urbaine, cimentée, forcée.
Tous ces “non-lieux”,  qui servent souvent une idée comme celle du capital, même collaboratif ou du colonialisme, tentent pourtant  de reprendre une liberté même éphémère.
L’humain y grave son passage, sa présence nécessaire et superflue ou tout contact est finalement proscrit.
Dans une tradition toute canadienne de L’art : un art public, dans son ensemble gratuit et dans des villes qui soutiennent leurs citoyens- artistes,  le travail de Larissa Fassler nous ouvre les yeux sur nos passages qui semblent de plus en plus précaires et téléguidés par des enjeux qui ne nous concernent plus.
Initier des dialogues entre les mondes nous apparaît de plus en plus fragile, d’ou cette poésie des lieux sans fin, qui marque la fin de nos temps.

All pictures from © Larissa Fassler

Texte : Anne Maniglier

Julie Chovin

 

Artiste française installée à Berlin depuis 2010, Julie Chovin partage son atelier avec un autre artiste dans le quartier de Schönberg à proximité de son domicile de Kreuzberg. Le choix de Berlin s’est imposé à l’artiste qui avait besoin de temps et d’espace pour travailler. Terre promise des artistes depuis le début du XXè siècle, Berlin bénéficie de grands espaces disponibles aux loyers abordables jusqu’à il y a peu. Après s’être formée à l’École d’art et de design de Saint-Étienne, Julie Chovin effectue une résidence à la Générale en Manufacture à Sèvres en 2008-2009 puis est lauréate du Prix Icart en 2009 ce qui lui vaudra de montrer son travail à la galerie RX à Paris. Elle y présente sa série Objects portant sur la représentation d’objets équivoques (sextoys, pinces en métal, prothèses sexuelles..) peints à l’aquarelle sur papier de grand format. Ces objets agrandis à l’extrême et en détail brouillent leur reconnaissance par le regardeur. À cette époque, son travail interroge les injonctions faites aux femmes de sourire, d’être minces, d’être belles mais surtout de se taire ! (séries Empreintes ou Smiles). À partir de sa réflexion sur le(s) corps, Julie Chovin élargit son propos en s’attaquant à la “circulation des corps dans l’espace construit”. Berlin est en cela le matériau idéal tant la ville porte les traces de son passé comme un site archéologique où chaque strate dévoile et documente une époque. 

Photographie, installation, dessin, vidéo… tous les médiums sont bons pour cartographier le centre urbain et son architecture intrinsèquement liés à ses habitants. En perpétuelle mutation et progression, l’architecture urbaine agit comme un corps qui se meut. La photographie Die Poesie der Baustellen (La Poésie des chantiers) montre cet espace in-fini (au sens que le paysage est en cours, en transition). 

 

Série CONSTRUCTION/DESTRUCTION, 68 x 48 x 4 cm, photographies sur plexiglas, 2018

 

Flying Castle, plexiglas, 2018

Les vestiges des architectures du passé, notamment en lien avec l’idéologie communiste, sont également des marqueurs de cette inscription du corps dans un espace-temps. Polonaise After-Party, installation de 2018, tente de recréer l’architecture ambitieuse de l’hôtel Polonez de Poznan avec différents matériaux fragiles et éphémères (draps, ballons, scotch, miroir…). À l’architecture rigide communiste, l’artiste y substitue une architecture aérienne et festive. Architecture et Histoire permettent d’appréhender une ville, un pays. La série The Place to Be entamée en 2013 montre Berlin photographié, dessiné sous un autre aspect : sa culture underground, ses clubs et ses boîtes de nuit cartographiés de jour et vues de leurs arrière-cours.

Travail en cours de la série The Place to Be. Un livre sortira à la fin de l’année 2020

Cartographier permet de sauvegarder. Spéculations immobilières, destructions et reconstructions rapides de l’urbanisme, le visage des villes change en permanence. Dessiner de mémoire est l’un des processus artistiques employé par Julie Chovin. 

Dessins réalisés lors d’une résidence au Japon en janvier 2020. Carte réalisée de mémoire d’une maison japonaise où se retrouvaient les résidents.

Dessin de la maison moderniste des grands-parents de l’artiste au Maroc. Travail en cours

Photographie imprimée sur tissu représentant les pieds de manifestantes Anti-Pegida

 

Texte : Clotilde Scordia

Photographies : ©Julie Chovin

Site de l’artiste : http://www.juliechovin.com/

Mauro Bordin

Artiste italien né à Padoue en 1970, Mauro Bordin sort diplômé en 1992 de l’Académie des beaux-arts de Venise. Depuis les années 2000, il vit à Paris après plusieurs voyages en Chine, en Indonésie, au Japon et en Nouvelle-Calédonie qui firent office pour lui de Grand Tour. Depuis, Mauro a installé son l’atelier à Clichy au sein de l’Atelier OBLIK qui regroupe d’autres ateliers d’artistes.

Progetto Hiroshima (Projet Hiroshima), 2001-2003 ©Patrick Gaffet

L’oeuvre maîtresse de l’artiste est sans doute son Projet Hiroshima, initié en 2001 et qu’il développe pendant les deux années suivantes. Ce projet gigantesque (une fresque de centaines de feuilles de papier composant un ensemble de plus de 30 mètres de long) a scellé son intérêt pour les catastrophes naturelles et humanitaires : tremblements de terre, naufrages, guerres, bombe atomique… En octobre 2019, Projet Hiroshima a été exposé aux Grandes Serres de Pantin dans le cadre de l’exposition collective “Jardinons les possibles” (commissariat d’Isabelle de Maisonrouge et Ingrid Pux). 

L’atelier de Mauro est rempli de toiles de toutes tailles en cours ou achevées, une multitude de pinceaux et de pâtes de couleurs jonchent son atelier. Son atelier semble minuscule au vu de ses projets hors-normes.  L’artiste travaille religieusement sur des formats monumentaux, l’Histoire et ses histoires ont besoin de grands espaces.  Histoires de vide, de silence ou de stupeur après des accidents humains, nucléaires voire bactériologiques… Mais loin de là la volonté de n’y voir qu’une peinture pessimiste et mortifère. La vie et l’espoir sont toujours présents. L’homme n’est jamais absent de ces paysages désertiques tout comme la flore, en abondance, en “all over” sur la toile. Le fertile et le vivant ont toujours le dessus sur les ruines d’Hiroshima ou d’autres villes bombardées. 

Jusqu’au 14 septembre 2020, Mauro Bordin expose à la galerie des Jours de Lune, “J’ai 800 ans”. 

Site de l’artiste : Mauro Bordin 

Texte : Clotilde Scordia 

Remerciements : Mauro Bordin, Jasna Ruljancic, Patrick Gaffet

Toutes les photos ©Jasna Ruljancic sauf mention contraire 

Anne Marie Finné

Anne Marie Finné vit et travaille à Bruxelles dans une maison-atelier. Diplômée de dessin à La Cambre et de gravure à l’Académie Constantin Meunier d’Etterbeek, l’artiste a fait du crayon graphite et du papier carbone ses médiums de prédilection.

Quelle que soit la taille de son support et l’emploi de tel matériau plutôt qu’un autre, le travail d’Anne Marie Finné appelle au silence et à l’observation minutieuse. L’on peut certainement dire de l’artiste qu’elle est peintre de paysage au sens noble du terme tel que définit par la hiérarchie des genres. En récupérant une multitude de reproduction de tableaux, des photographies, des cartes routières ou des cartes postales, l’artiste part de ces supports pour recréer des univers paysagers imaginaires voire édéniques. Sa série «Midi-après-midi» est donc inspirée par les paysages énigmatiques de Caspar David Friedrich, la grande fresque au feutre « 3 mètres 30 » a été élaborée patiemment au marqueur pigmenté sur plusieurs feuilles assemblées les unes aux autres. 

3m30, marqueur pigmenté, 75 x 330 cm, 2017

3m30 (détail)

Depuis quatre ans, Anne Marie Finné travaille sur sa série « Vue générale » qui a récemment été présentée à La Cambre en octobre dernier lors des 40 ans de la création de son atelier de dessin (exposition Territoires). Ces paysages au graphite sur papier, qui semblent être disséqués patiemment, nous rappellent à la fois des paysages de montagne, les paysages en plein-air fréquentés par les paysagistes du XIXe et les paysages imaginaires traités par Hubert Robert et ses suiveurs. Les habitations d’alpage, les cours d’eau et les animaux de pâturage figurent en bonne place, l’humain semble absent pour ne pas troubler cette osmose idyllique. 

Autre travail singulier de l’artiste, sa série des « Carbone » noir et rouge. Anne Marie Finné récupère, ou se fait donner, des boîtes de papier carbone utilisées jadis pour les machines à écrire. Les détournant de leur usage premier, l’artiste s’en sert comme support et médium, infligeant au fin papier des boursouflures, des stries ou des points secs  grâce au crayon ou autre objet servant de stylet. Usant l’encre carbone jusqu’au bout, elle reporte cette encre si caractéristique sur un autre support. Ces transferts créent alors de nouveaux paysages abstraits. 

Anne Marie Finné

Texte et photos © Clotilde Scordia

Yael Burstein

 

L’atelier de Yael Burstein est situé près de la gare centrale de Tel Aviv, dans un quartier où passent chaque jour des dizaines de milliers de voyageurs et qui se transforme petit à petit au long de la journée en un immense bordel à ciel ouvert, toujours bleu. Zone d’achat ou de troc de crack, sexe tarifé, lieu de “repos” des réfugiés érythréens entre autres, imprimeurs, et ateliers d’artistes…
Dans cet atelier en rez-de-chaussée qui ressemble à un garage tout blanc,  Yael travaille tous les matins étalant de la peinture à l’huile sur des coupures de journaux en langues diverses. Ces collages l’aident à chercher (de manière aléatoire) une forme qui un jour peut être deviendra sculpture; une pratique méditative qu’elle juge fondamentale dans sa vie artistique, tenter, essayer encore, échouer. Sculptures, collages, photographies, livres de recherches autour de l’archéologie précolombienne, l’oeuvre sculpté est le langage de Yael Burstein, sa réflexion physique comme métaphysique.
L’artiste pense et persiste de manière sculpturale car chez Yael tout est engagement.
« Pure Hard White World » (2019), son solo show vient de se terminer au musée de Tel Aviv et la reprise est difficile, le vide se fait clairement sentir.
L’atelier se trouve aussi dans un moment troublé, recueillant ce qu’il reste des expositions dans les musées ou les galeries et une période charnière à l’aune d’un prochain changement, cela est certain.
Pour son dernier solo Yael a construit un four de plusieurs mètres qui a permis de cuire sa plus grande sculpture,  celle qui vient d’être exposée au musée de Tel Aviv;  mais il semble que maintenant elle ait décidé de faire cuire du pain,  en attendant de trouver sa prochaine inspiration..

 

All pictures ©Yael Burstein  & ©anne maniglier

JAD EL KHOURY

L’artiste libanais Jad El Khoury vit et travaille à Beyrouth dans le quartier de Baabda

au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel. Le lieu qui sert d’appartement et d’atelier est le laboratoire de l’artiste. Devenu une figure reconnue dans l’art contemporain libanais, grâce notamment à ses interventions sur les immeubles de la ville bombardés pendant la guerre civile (1975-1990) qui a profondément meurtrie la société. Au Liban, deux clans s’opposent sur la préservation de ces bâtiments qui portent encore les stigmates béantes des bombardements et des impacts de balles. Jad El Khoury a choisi d’intervenir directement autour des trous béants laissés par les balles. Il fait ainsi intervenir ses avatars Potato Nose et Single Man par le “doodle art”. En 2018, son intervention sur Burj al hawa (littéralement Tour de l’air, mais “hawa” signifie aussi amour), dont la construction fut inachevée à cause du déclenchement de la guerre civile, a fait beaucoup parler. Pendant deux semaines, Jad El Khoury qui avait installé des rideaux de toile colorée aux fenêtres, les Beyrouthins purent admirer le ballet du vent dans les rideaux. Chaque Libanais porte en lui les stigmates visibles ou invisibles de la guerre civile (atrophie, surdité, traumatismes, décès…), Jad El Khoury entend conserver le souvenir de ces années terribles en apaisant les mémoires, en tentant de panser ce qui est irracontable. Les avatars qu’il a imaginés, qui se substituent à lui, l’emploi de couleurs et du choix du doodle art, l’intervention directement in situ sont autant de mécanismes pour faire son deuil. Son atelier est le réceptable de ses tentatives, de ses espoirs, comme celui qu’un jour les différentes communautés cessent de vivre séparées mais ensemble. 

Du 18 octobre au 20 septembre 2020, Jad El Khoury participe à l’exposition “Plein vent !” à la Halle aux Sucres de Dunkerque où il réitère son installation de la Burj al hawa sur la halle aux sucres. En novembre, il sera présent à Affordable Art Fair d’Amsterdam sur le stand de la Middle Eastern Art Gallery.

     © all photos Clotilde Scordia

Manish Nai

Manish Nai est né en 1980 dans le Gujarat. Son père, entrepreneur textile, fait faillite au début des années 2000 et le stock des tissus s’entasse dans l’appartement familial. En tant qu’aîné de la famille, Manish est dès lors en charge de la famille. L’artiste repense alors sa pratique artistique et décide de faire de ce stock sa matière première.

De 2000 à aujourd’hui l’artiste a connu pas moins de dix-huit ateliers, souvent situés dans le grand Mumbai entre Borivali et Goregaon, là où sont installés artisans, usines et petites fabriques en tout genre qu’il observe inlassablement. L’inspiration de Manish Nai est rythmée par cette ville tentaculaire composée de petits villages où tant d’artisans la font vivre et vibrer aux sons de leur labeur;  dans la ville de Mumbai tout est possible matériellement, intellectuellement, mentalement. Voilà la force de cette ville, sa mixité, ses entreprises, et la place si grande de ses artisans dans la vie quotidienne de vingt millions d’habitants.
Le travail réflexif de Manish Nai démarre avec le dessin, les croquis (parfois réalisés deux ans avant la concrétisation du projet) sont le point d’ancrage de tout le processus créateur qui suit. Car Manish organise son travail essentiellement lorsque ses expositions sont programmées. Ses assistants, souvent issus de l’artisanat, commencent ensuite la réalisation de l’ouvrage pensé par l’artiste. Manish choisit des matières qui se plieront à son désir de transformation. Le matériau n’est pas choisi pour sa matière mais pour les possibilités de transformation qu’il permet. L’essence même de cette matière disparaît pour en créer une nouvelle.

L’atelier de l’artiste rappelle le monde manufacturier et artisanal (aluminium, jute, cartons, solvants, pigments, vêtements, bois…). Tous ces éléments et matériaux s’entassent dans l’atelier dans l’attente d’être employés, recyclés à l’infini. Voilà le but de Manish Nai qu’il nous présente à chacune de ses expositions.

























©Manish Nai & Anne Maniglier